Archives de catégorie : nidra

L’aphantasie empêche-t-elle de pratiquer le Yoga Nidra ?

L’aphantasie révèle une idée fausse très répandue sur le Yoga Nidra : beaucoup pensent que cette pratique repose sur la visualisation, alors que ce n’en est qu’un outil parmi d’autres.

Ce matin, en parcourant les publications d’une enseignante que je suis depuis une quinzaine d’années, un mot a retenu mon attention : aphantasie. Une femme racontait qu’elle ne voyait pas d’images dans sa tête, qu’elle ne parvenait jamais à former d’images mentales lorsqu’elle méditait ou les moments de visualisation. Beaucoup de réponses semblaient lui faire croire qu’elle passait à côté d’une partie essentielle de l’expérience. Elle décrivait cette étrange impression de « voir sans voir », une manière de penser que beaucoup de personnes concernées reconnaîtront immédiatement.

En découvrant ce terme, plusieurs souvenirs me sont revenus. Non pas parce que je connaissais déjà l’aphantasie, mais parce que, sans le savoir, j’avais déjà rencontré des personnes qui en parlaient avec leurs propres mots.

En découvrant ce terme, plusieurs visages me sont revenus en mémoire.

Quelques mois plus tôt, j’animais chaque semaine des séances de Yoga Nidra depuis l’ashram en Inde du Sud. À la demande du swami, ces pratiques étaient proposées en visioconférence aux élèves français, tôt le matin en France, tandis qu’il était déjà près de onze heures à l’ashram. Très vite, des personnes présentes sur place ont souhaité rejoindre ces séances. Beaucoup étaient venues suivre une cure ayurvédique, et certaines observaient un Panchakarma strict. Durant cette période, les pratiques physiques collectives et le prāṇāyāma sont souvent suspendus afin de préserver l’énergie du corps. Le Yoga Nidra constituait alors une manière précieuse de continuer à pratiquer, sans sollicitation physique, tout en offrant un profond repos au système nerveux.

Au fil des semaines, la salle s’est remplie. Les pratiquants présents à l’ashram partageaient la séance avec ceux qui se connectaient depuis la France. Après certaines pratiques, des échanges naissaient naturellement.

Je me souviens notamment de Sandrine. Un jour, elle m’a confié quelque chose qui la préoccupait : « Je n’arrive pas à voir les images que tu évoques. Quand tu parles d’une montagne ou d’un lac, il ne se passe rien. »

À l’époque, je la rassurais instinctivement. Je lui expliquais que le Yoga Nidra ne consistait pas à réussir un exercice d’imagination et que chacun vivait la pratique selon son propre fonctionnement intérieur. Pourtant, je ne connaissais pas encore le mot aphantasie.

Aujourd’hui, cette découverte éclaire rétrospectivement de nombreuses conversations.

Qu’est-ce que l’aphantasie ?

L’aphantasie désigne l’incapacité, totale ou partielle, à produire volontairement des images mentales. Les personnes concernées savent parfaitement ce qu’est une montagne, un visage ou un arbre, mais lorsqu’on leur demande de les « voir dans leur tête », aucune image n’apparaît.

Ce fonctionnement est aujourd’hui mieux connu grâce aux travaux du neurologue Adam Zeman et de son équipe, qui ont largement contribué à le décrire depuis 2015. Les recherches montrent qu’il ne s’agit ni d’une maladie ni d’un trouble de l’intelligence. C’est simplement une manière différente de représenter mentalement le monde.

Cette découverte soulève une question que beaucoup de pratiquants se posent.

Peut-on vraiment pratiquer le Yoga Nidra lorsqu’on ne visualise pas ?

La réponse est oui.

Et même plus que cela : certaines personnes aphantasiques retirent de cette pratique des bienfaits remarquables.

Pourquoi ? Parce que les images ne sont jamais le cœur du Yoga Nidra.

Les images ne sont qu’un support

Lorsqu’on écoute certaines séances de relaxation, on pourrait croire que tout repose sur la visualisation : une plage, une lumière dorée, un temple, une forêt…

Dans la tradition du Yoga Nidra, ces images ne constituent pourtant pas un objectif. Elles sont des supports destinés à orienter l’attention, à favoriser le relâchement et, dans certaines lignées, à mobiliser des dimensions plus profondes de l’inconscient.

Mais le véritable objet de la pratique est ailleurs.

Le Yoga Nidra cherche à maintenir une conscience lucide pendant que le corps s’abandonne progressivement au repos. C’est cet état particulier, entre veille et sommeil, qui est recherché.

Qu’une image apparaisse ou non ne change pas cette possibilité.

Le Yoga Nidra parle toutes les langues du corps

Beaucoup de personnes croient que le Yoga Nidra est une méditation guidée de visualisation. Or ce n’est pas cela. Dans la tradition de Satyananda, les visualisations ne représentent qu’une petite partie de la pratique. La rotation de la conscience, la conscience du souffle, les opposés sensoriels, le sankalpa… tout cela fonctionne indépendamment de la capacité à créer des images.

Au fil des années d’enseignement, il apparaît clairement que chaque pratiquant possède une sensibilité dominante. Certains voient spontanément des images très précises. D’autres ressentent intensément les mouvements du corps. D’autres encore sont particulièrement sensibles aux sons, aux odeurs ou aux émotions.

Le cerveau ne possède pas une seule manière d’entrer dans l’expérience intérieure. Lorsqu’une personne ne visualise pas, il est tout à fait possible de s’appuyer sur d’autres portes d’entrée. Au lieu d’imaginer une forêt, elle peut sentir la fraîcheur de l’air, entendre le bruissement des feuilles ou simplement accueillir le sentiment de calme que le mot « forêt » évoque.

Le symbole continue d’agir, même sans image.

La rotation de conscience ne demande aucune visualisation

Parmi les pratiques fondamentales du Yoga Nidra figure la rotation rapide de la conscience à travers les différentes parties du corps.

Cette étape ne demande aucune capacité d’imagerie mentale.

Elle consiste simplement à déplacer l’attention.

Les Yoga Sūtra de Patañjali rappellent que le yoga est avant tout un travail sur les fluctuations du mental (yogaś citta-vṛtti-nirodhaḥ, I.2). Rien n’indique que cette stabilisation dépende de la capacité à produire des images.

Au contraire, la qualité de présence reste l’élément essentiel.

Les mots peuvent devenir des symboles

Lorsqu’un enseignant prononce les mots « un lac paisible », il n’est pas indispensable de voir un paysage.

Le mot peut simplement évoquer une qualité.

Le calme.

La profondeur.

L’immobilité.

Dans la tradition indienne, un symbole n’est pas seulement une image mentale. Il est un support de contemplation. Sa puissance ne dépend pas exclusivement de la vision intérieure.

Enseigner un Yoga Nidra inclusif

Cette réflexion m’a conduite à faire évoluer certaines formulations.

Plutôt que de dire uniquement :

« Visualisez une montagne. »

Il est possible de proposer :

« Peut-être voyez-vous cette montagne. Peut-être en ressentez-vous simplement la stabilité. Ou peut-être laissez-vous seulement le mot « montagne » résonner en vous. Toutes ces expériences sont justes. »

Une simple nuance permet à chacun de trouver sa propre porte d’entrée dans la pratique.

Le Yoga Nidra n’est pas une compétition de visualisation.

C’est une exploration de la conscience. Le Yoga Nidra n’est pas un exercice de visualisation.

Si l’on supprimait toutes les images d’une séance de Yoga Nidra traditionnelle, il resterait encore l’essentiel de la pratique. Les visualisations sont des supports parmi d’autres. Elles ne définissent pas le Yoga Nidra.

Ce que cette découverte change

Découvrir le mot aphantasie n’a pas transformé ma manière d’enseigner.

En revanche, ce mot a donné un nom à des expériences que plusieurs élèves m’avaient déjà confiées.

Il rappelle surtout quelque chose d’essentiel : nous ne vivons pas tous notre monde intérieur de la même façon.

Le yoga ne demande pas d’entrer dans un modèle unique.

Il invite chacun à partir de ce qu’il est. Si les images viennent, elles sont les bienvenues.

Si elles ne viennent pas, la respiration, les sensations, les sons, le silence et la simple qualité de présence ouvrent exactement le même chemin.

C’est peut-être l’une des plus belles leçons du Yoga Nidra : il ne cherche jamais à fabriquer une expérience idéale. Il nous apprend à habiter pleinement celle qui est déjà là.

Et pour vous comment ça se passe la visualisation? Dites-nous en commentaire…

À bientôt,
Bhavani – août 2026, Decazeville – Aveyron