Lorsque l’on découvre la philosophie du yoga, on s’attend parfois à trouver des réponses compliquées à des questions compliquées. Et pourtant, certains enseignements tiennent en quelques mots.
Dans les Yoga Sutra, Patanjali affirme que la racine de nos souffrances est avidya, l’ignorance.
Cette affirmation peut sembler étonnante. Nous vivons à une époque où l’information est partout. Nous pouvons accéder en quelques secondes à davantage de connaissances que n’en possédaient probablement des générations entières avant nous.
Et pourtant, jamais nous n’avons eu autant de moyens d’apprendre, ni autant cherché qui nous sommes.
Peut-être parce que l’ignorance dont parle Patanjali n’a rien à voir avec le manque de savoir. Elle concerne quelque chose de beaucoup plus intime : notre manière de nous percevoir, de percevoir le monde et d’interpréter la réalité.
Une ignorance qui n’est pas un manque de connaissances
Pendant longtemps, lorsque j’entendais le mot « ignorance », j’imaginais quelqu’un qui manque d’informations.
Puis j’ai découvert les Yoga Sutra et j’ai compris que Patanjali parlait d’autre chose.
Il parle d’une confusion, d’une erreur de perception.
Comme lorsque nous prenons une corde pour un serpent dans la pénombre.
Le serpent paraît réel. La peur est réelle. Le cœur s’accélère. Le corps réagit.
Pourtant, le serpent n’existe pas.
Seule notre perception est erronée.
Dans la tradition indienne, cette image revient souvent. Elle illustre parfaitement ce qu’est avidya : nous ne voyons pas les choses telles qu’elles sont, mais à travers nos conditionnements, nos peurs, nos attachements et nos croyances.
La définition de Patanjali
Dans le deuxième chapitre des Yoga Sutra, Patanjali donne une définition précise :
Avidya consiste à prendre l’impermanent pour le permanent, l’impur pour le pur, la souffrance pour le bonheur et le non-soi pour le Soi.
Cette phrase est d’une richesse extraordinaire. Elle mérite presque une vie entière de contemplation.
Car si nous regardons honnêtement notre existence, nous pouvons reconnaître ces mécanismes partout.
Prendre l’impermanent pour le permanent
C’est probablement l’une des illusions les plus répandues.
Nous savons intellectuellement que tout change : les saisons passent, les enfants grandissent, les relations évoluent et notre corps vieillit.
Pourtant, une partie de nous continue à espérer que certaines choses resteront identiques.
Au fil de mon enseignement, j’observe souvent cela :
- une mère qui a consacré vingt ans à ses enfants et qui ne sait plus comment se définir lorsqu’ils quittent la maison ;
- un homme qui a construit son identité autour de son travail et qui se retrouve désemparé au moment de la retraite ;
- une personne qui reste dans une relation devenue douloureuse parce que l’idée du changement lui semble encore plus effrayante.
La souffrance vient rarement du changement lui-même. Elle vient souvent de notre difficulté à accepter qu’il fasse partie de la vie.
Prendre le non-soi pour le Soi
C’est sans doute l’aspect le plus subtil d’avidya. Et aussi le plus important.
Qui sommes-nous réellement ?
Lorsque nous répondons à cette question, nous parlons souvent de notre métier, de notre caractère, de notre histoire, de nos goûts ou de nos croyances.
Mais toutes ces choses changent.
Alors peut-on réellement les considérer comme notre identité profonde ?
Les sages de l’Inde nous invitent à explorer cette question, non pas intellectuellement, mais à travers l’expérience.
C’est exactement ce que Krishna cherche à transmettre à Arjuna dans la Bhagavad Gita. Pendant des chapitres entiers, il tente de montrer ce qui ne peut pas vraiment être décrit.
L’absolu. Le Soi. La conscience.
Appelez cela comme vous voulez.
Les mots changent. La réalité qu’ils tentent de désigner demeure.
Pourquoi cette ignorance est-elle à la racine des autres klesha ?
Dans l’article précédent consacré aux cinq klesha, nous avons vu qu’avidya est considérée comme leur origine.
Lorsque nous oublions qui nous sommes réellement, apparaissent alors :
- asmita : l’identification à nos rôles ;
- raga : l’attachement ;
- dvesha : l’aversion ;
- abhinivesha : la peur de perdre ou de disparaître.
J’aime utiliser l’image d’un arbre.
Avidya est la racine. Les autres klesha sont les branches.
Si nous coupons une branche, une autre peut repousser. Mais si nous comprenons la racine, l’ensemble de l’arbre devient plus clair.
Ce que mes voyages en Inde m’ont appris sur l’attachement
Je me souviens d’une fête de Shivaratri que j’attendais avec impatience.
Tout était organisé. Je devais rejoindre une amie indienne, passer la nuit à chanter dans un temple et participer à cette célébration qui me tenait à cœur.
Et puis rien ne s’est passé comme prévu.
J’ai dû renoncer à ce projet.
Sur le moment, j’ai ressenti de la déception. Puis je suis restée seule dans ma chambre à chanter pour Shiva.
Avec le recul, je vois cette expérience comme un enseignement.
Elle m’a rappelé que même les aspirations spirituelles peuvent devenir des attachements.
Nous pouvons nous attacher à un lieu, à une pratique, à une cérémonie ou à une expérience spirituelle.
Le mental est extrêmement créatif lorsqu’il s’agit de fabriquer des attentes. Et lorsque ces attentes ne se réalisent pas, nous découvrons souvent l’attachement qui se cachait derrière elles.
Le vide que nous cherchons parfois à éviter
Une autre compréhension est apparue progressivement au fil des années.
Nous avons souvent peur du vide.
Nous remplissons nos agendas, nos journées, nos projets et nos objectifs.
Et parfois même notre vie spirituelle :
- stages ;
- retraites ;
- lectures ;
- pratiques ;
- voyages.
Tout cela peut être précieux.
Mais cela peut aussi devenir une manière subtile d’éviter une rencontre plus profonde avec nous-mêmes.
Car dans le silence, dans le vide, dans les espaces où il n’y a rien à accomplir, quelque chose apparaît.
Quelque chose que le yoga cherche précisément à nous faire découvrir.
Le Yoga Nidra : une expérience directe d’avidya
C’est aussi pour cette raison que j’aime tant transmettre le Yoga Nidra.
Dans cet état particulier entre veille et sommeil, certaines identifications deviennent moins solides.
Nous ne sommes plus en train de faire, de produire, d’agir ou de réussir.
Pendant quelques instants, nous cessons même parfois de nous raconter notre histoire.
Et alors une question peut émerger naturellement :
Que reste-t-il lorsque tout cela s’apaise ?
Cette question n’appelle pas une réponse intellectuelle.
Elle invite à une expérience.
Et c’est précisément là que le Yoga Nidra rejoint les grands enseignements des Yoga Sutra.
Avidya n’est pas une faute
C’est un point essentiel.
Patanjali ne condamne pas l’être humain.
Il ne dit pas :
« Vous êtes mauvais parce que vous êtes ignorants. »
Il dit simplement :
« Voici comment fonctionne le mental lorsqu’il ne voit pas clairement. »
Cette nuance change tout.
Le yoga n’est pas un chemin de culpabilité.
C’est un chemin de lucidité.
Nous avançons tous avec nos conditionnements, nos peurs, nos attachements et nos croyances.
Et progressivement, grâce à la pratique, certains voiles se soulèvent.
Une invitation à la contemplation
Aujourd’hui, je vous propose une question simple.
Prenez quelques minutes dans le silence et observez :
Quelles sont les choses auxquelles je m’identifie le plus actuellement ?
- Mon métier ?
- Mon rôle familial ?
- Mon histoire ?
- Mes blessures ?
- Mes réussites ?
- Mes projets ?
Puis posez-vous une seconde question :
Qui serais-je sans ces définitions ?
Ne cherchez pas une réponse rapide.
Laissez la question travailler en vous.
Peut-être pendant une marche.
Peut-être pendant une méditation.
Peut-être pendant un Yoga Nidra.
Car c’est souvent dans ces espaces de silence que les enseignements cessent d’être des concepts pour devenir une expérience vivante.
Pour aller plus loin
Vous pouvez également explorer :
- Les cinq klesha : ces compagnons invisibles qui influencent notre vie
- Asmita : quand les rôles que nous jouons ne suffisent plus à nous définir
- La Bhagavad Gita et la connaissance de soi
- Yoga Nidra et conscience témoin
- Svadhyaya : l’étude de soi dans la tradition du yoga
