Lorsque nous commençons à pratiquer le yoga, nous cherchons souvent davantage de souplesse, de détente ou de bien-être. Puis, au fil du temps, quelque chose d’autre apparaît. Nous observons que certaines difficultés reviennent régulièrement.
Les mêmes peurs.
Les mêmes attachements.
Les mêmes réactions.
Les mêmes questionnements.
Pourquoi certaines situations nous affectent-elles autant ?
Pourquoi répétons-nous parfois les mêmes schémas malgré nos efforts ?
Pourquoi est-il si difficile de lâcher certaines peurs ou certains attachements ?
Les Yoga Sutra de Patanjali apportent un éclairage particulièrement précieux sur cette question. Ils décrivent cinq causes fondamentales de souffrance appelées klesha.
Le mot sanskrit klesha peut être traduit par « obstacle », « affliction » ou encore « perturbation intérieure ».
J’aime pourtant les voir autrement , comme des compagnons de voyage.
Des compagnons parfois encombrants, certes, mais qui nous enseignent beaucoup sur nous-mêmes lorsque nous apprenons à les reconnaître.
Les klesha : une cartographie de l’expérience humaine
Dans le deuxième chapitre des Yoga Sutra, Patanjali écrit :
« L’ignorance, l’identification, l’attachement, l’aversion et la peur de perdre la vie sont les cinq klesha. » (Yoga Sutra II.3)
Lorsque j’ai découvert cet enseignement, j’ai été frappée par sa modernité. Plus de deux mille ans nous séparent probablement de Patanjali. Pourtant, il décrit avec une précision étonnante ce que nous observons encore aujourd’hui dans nos vies.
Dans nos relations.
Dans notre travail.
Dans notre rapport à nous-mêmes.
Dans notre cheminement spirituel.
Avidya : oublier qui nous sommes
Patanjali place avidya en premier.
Et ce n’est pas un hasard.
Il considère cette ignorance comme la racine des quatre autres klesha.
Mais attention.
L’ignorance dont il parle n’est pas un manque de connaissances.
Une personne peut avoir lu des centaines de livres et demeurer dans avidya.
Selon les Yoga Sutra, l’ignorance consiste notamment à prendre :
- l’impermanent pour le permanent ;
- ce qui est limité pour ce qui est infini ;
- ce qui n’est pas notre véritable nature pour ce que nous sommes réellement.
Au fil des années d’enseignement, c’est probablement ce klesha que j’observe le plus souvent.
Une mère dont les enfants quittent la maison et qui ne sait plus qui elle est sans ce rôle.
Un homme qui part à la retraite après une carrière très investie et qui ressent soudain un vide immense.
Une personne qui reste dans une relation devenue douloureuse parce qu’elle ne parvient pas à imaginer une autre vie.
À chaque fois, une même question semble apparaître :
Qui suis-je lorsque ce à quoi je m’identifiais disparaît ?
Cette question est au cœur du yoga.
Et elle traverse également toute la Bhagavad Gita.
Lorsque Krishna enseigne à Arjuna, il ne cherche pas seulement à résoudre un conflit extérieur.
Il l’invite progressivement à reconnaître une dimension plus vaste de lui-même.
Asmita : lorsque nous devenons nos rôles
Le deuxième klesha est asmita.
On le traduit souvent par « ego » ou « identification ».
Nous avons tous besoin d’une identité pour vivre dans le monde.
Un nom.
Une histoire.
Une personnalité.
Des rôles.
Le problème n’est pas là.
La difficulté apparaît lorsque nous oublions que ces rôles ne représentent qu’une partie de nous-mêmes.
Je suis enseignante.
Autrice.
Amie.
Fille.
Ces rôles existent.
Mais ils changent au fil de la vie.
Le yoga nous invite à découvrir ce qui demeure lorsque les rôles évoluent.
Cette recherche n’est pas toujours confortable.
Mais elle ouvre un espace de liberté immense.
Raga : l’attachement qui veut retenir la vie
Le troisième klesha est raga.
L’attachement.
Nous aimerions souvent que les moments agréables durent toujours.
Que certaines relations ne changent jamais.
Que les situations favorables se prolongent indéfiniment.
J’ai beaucoup réfléchi à ce klesha lors de mes voyages en Inde.
Je me souviens notamment d’une fête de Shivaratri à laquelle je souhaitais participer.
Tout était prévu.
Je devais rejoindre une amie indienne.
Passer la nuit à chanter dans un temple.
Et puis la vie en a décidé autrement.
J’ai dû renoncer à ce projet au dernier moment.
Sur l’instant, j’ai ressenti de la frustration.
Puis j’ai passé la soirée seule à chanter pour Shiva dans ma chambre.
Et finalement, cette expérience est devenue un enseignement.
Elle m’a rappelé que même les désirs les plus spirituels peuvent devenir des attachements.
Le yoga ne nous demande pas de ne rien aimer.
Il nous invite simplement à ne pas faire dépendre notre paix intérieure de la réalisation de nos désirs.
Dvesha : le refus de ce qui est
À l’opposé de l’attachement se trouve dvesha.
L’aversion.
Nous cherchons naturellement à éviter ce qui nous fait souffrir.
C’est humain.
Mais parfois, cette fuite nous enferme.
Nous refusons certaines émotions.
Certaines situations.
Certaines remises en question.
Pourtant, ce que nous refusons de regarder continue souvent à agir dans l’ombre.
La pratique du yoga nous apprend progressivement à accueillir l’expérience avec davantage d’ouverture.
Non parce que tout est agréable.
Mais parce que l’acceptation est souvent plus libératrice que la résistance.
Abhinivesha : la peur de perdre ou de disparaître
Le dernier klesha est probablement le plus universel.
Abhinivesha.
La peur de perdre.
La peur du changement.
La peur de la mort.
La peur de l’inconnu.
Patanjali précise même que cette peur est présente chez les sages eux-mêmes.
Cela me rassure toujours lorsque je lis ce passage.
Car nous avons parfois tendance à imaginer qu’un chemin spirituel devrait nous débarrasser instantanément de toutes nos peurs.
Mon expérience est différente.
Je constate plutôt que la pratique nous aide à les regarder plus lucidement.
Pendant longtemps, les peurs ont occupé une place importante dans mon propre cheminement.
Et je continue d’apprendre avec elles.
Mes voyages en Inde, les changements de vie successifs, les déménagements, les périodes d’incertitude m’ont régulièrement confrontée à ce klesha.
Je n’ai pas découvert une absence totale de peur.
J’ai découvert que je pouvais avancer malgré elle.
Et cela change tout.
Pourquoi les klesha sont-ils si difficiles à voir ?
Parce qu’ils agissent souvent de manière subtile.
Ils ressemblent à des habitudes de pensée.
À des évidences.
À des réflexes.
Nous croyons voir clairement la réalité alors que nous la regardons souvent à travers leurs filtres.
C’est précisément pour cette raison que le yoga insiste autant sur l’observation.
La méditation.
Le Yoga Nidra.
L’étude des textes.
Le silence.
Toutes ces pratiques développent peu à peu notre capacité à voir ce qui se joue en nous.
Le Yoga Nidra : observer sans juger
Dans mes séances de Yoga Nidra, j’observe souvent un phénomène intéressant.
Lorsque le corps se détend profondément et que le mental ralentit, les mécanismes habituels deviennent plus visibles.
Une peur apparaît.
Puis disparaît.
Une émotion traverse l’espace de conscience.
Puis s’éloigne.
Une pensée surgit.
Puis se dissout.
Petit à petit, nous découvrons que nous pouvons observer ces mouvements sans être obligés de nous identifier à eux.
Cette découverte est précieuse.
Car elle ouvre la porte à davantage de liberté intérieure.
Les klesha ne sont pas des ennemis
Pendant longtemps, j’ai cru que le chemin spirituel consistait à éliminer tout ce qui créait de la souffrance.
Aujourd’hui, je vois les choses autrement.
Les klesha ne sont pas des ennemis.
Ils sont des révélateurs.
Ils nous montrent là où nous sommes encore attachés.
Là où nous avons peur.
Là où nous nous identifions.
Là où nous oublions notre nature profonde.
À ce titre, ils peuvent devenir de véritables enseignants.
Une question à emporter avec vous
La prochaine fois qu’une situation vous fait réagir fortement, prenez quelques instants pour vous interroger :
Quel klesha est en train de s’exprimer en moi ?
Est-ce une peur ?
Un attachement ?
Une identification ?
Une résistance ?
Ou peut-être l’une des nombreuses formes que prend l’ignorance ?
Ne cherchez pas à vous juger.
Observez simplement.
C’est souvent ainsi que commence la connaissance de soi.
Et c’est précisément ce chemin que le yoga nous invite à emprunter.
Pour aller plus loin
Vous pouvez également explorer :
- Asmita : quand les rôles que nous jouons ne suffisent plus à nous définir
- Comprendre Avidya dans les Yoga Sutra
- La Bhagavad Gita et la connaissance de soi
- Yoga Nidra et conscience témoin
- Svadhyaya : l’étude de soi dans la tradition du yoga
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