Être heureux quoi qu’il arrive


Peut-être que, en lisant ce titre, certaines personnes vont se révolter : « Alors nous n’avons pas le droit d’être triste ? »
Bien sûr que chacun, chacune a le droit d’être triste ou en colère. Bien sûr que tout le monde a le droit de croire qu’il est la tristesse ou qu’il est la colère. Il a le droit de croire être complètement ces émotions, c’est ce qu’on appelle être submergé par elles. Évidemment, les vagues affectives nous secouent tous et toutes, à des degrés différents, avec plus ou moins d’intensité.
Un yogi, une yoginī, c’est celui ou celle qui a cessé de s’identifier à ces vagues. Qui peut reconnaître en lui, en elle : Śivo’ham* — « Je suis Śiva, conscience pure ».
Mettons un bémol. Dans la tradition, on appelle yogi ou yoginī une personne réalisée, qui a atteint un état stable de conscience. Nous employons ce mot un peu plus librement aujourd’hui. Nous sommes tous et toutes en chemin. Nous pouvons en avoir une conscience intellectuelle, parfois une expérience passagère, ou sentir cela de plus en plus profondément. Personnellement, je me considère comme une yoginī, avec une précision comme une « jeune adolescente yoginī ». Car j’ai beau me répéter : « Śivo’ham, je suis la conscience pure, je suis Śiva », je vois bien que je reste encore sous l’emprise de prakṛti.

Dans le Sāṃkhya, texte fondateur de la philosophie indienne, il est dit que mūlaprakṛti, la racine primordiale, est la source non manifestée de toute la nature. La Kārikā 3* précise : « La racine primordiale (mūlaprakṛti) est non modifiée ; de cette racine procèdent les autres principes manifestés. Quant au puruṣa, il n’est ni cause ni effet. » Et la Kārikā 11* ajoute : « La nature agit pour le puruṣa, comme une danseuse qui, une fois observée, se retire. » Cette image est magnifique : prakṛti, avec ses trois guṇa (sattva, rajas, tamas), déploie tout le monde manifesté, les pensées, les émotions, les mouvements intérieurs. Mais puruṣa, la conscience pure, reste immuable, spectateur silencieux devant cette danse de la manifestation. Tant que nous nous identifions à la danse de prakṛti, nous croyons être les émotions qui nous traversent.
C’est ce que dit aussi Patañjali dans les Yoga Sūtra. Il définit deux des causes fondamentales de la souffrance (kleśa) : rāga, l’attachement au plaisir, et dveṣa, l’aversion pour la douleur (Yoga SūtraII.7–8). Ce n’est pas l’émotion elle-même qui est un problème, mais le fait de croire qu’elle me définit. Plus loin, il donne même une méthode : « Quand l’esprit est troublé par des pensées négatives, cultiver la pensée contraire » (vitarka-bādhane pratipakṣa-bhāvanam, Yoga Sūtra II.33). Une possibilité très concrète pour ne pas se laisser emporter, et cela rejoint aujourd’hui ce que les psychologues appellent la réévaluation cognitive. De là, nous pouvons comprendre l’importance de formuler des sankalpas sous la forme de phrases positives courtes que nous réciterons entre chien et loup tout au long de notre (nos) vie(s). Dans la Bhagavad-Gītā, Krishna exprime la même idée en des termes simples et universels : « Les contacts des sens avec leurs objets donnent froid et chaud, plaisir et douleur. Ils vont et viennent, impermanents. Supporte-les avec patience » (Bhagavad-Gītā 2.14). Ici, les émotions sont comparées au chaud et au froid : elles sont passagères, elles ne durent pas. Et plus loin : « Tous les actes sont accomplis par les guṇa de la nature (prakṛti). Trompé par l’ego, celui qui a l’esprit égaré croit : “Je suis l’acteur” » (Bhagavad-Gītā 3.27). Autrement dit, ce ne sont pas nos émotions qui nous définissent, pas plus que nos actes : ce sont les guṇa de prakṛti qui se déploient, et nous, en tant que conscience pure, ne sommes jamais touchés.

Une émotion, c’est donc quelque chose qui nous traverse. Dans les meilleurs cas, la traversée dure quelques secondes, le temps d’en prendre conscience. Un ami m’a raconté qu’un jour, à l’ashram d’Arnaud Desjardins, Jacques Castermane donnait une conférence. En plein milieu de son discours, il s’est arrêté, a posé la main sur son cœur, a regardé le public, les yeux grands ouverts, et a dit simplement : « Ah, je fais une angoisse. » Puis il a pris une inspiration, une expiration, et il a repris son enseignement comme si de rien n’était.
C’est cela, se laisser traverser par l’émotion : sans la repousser, sans s’y accrocher, sans croire qu’elle nous définit.
Faisons de notre mieux pour nous rapprocher de qui nous sommes réellement, et d’éloigner de nous la croyance d’être autre chose comme une émotion, ça commence peut-être par notre façon de communiquer de parler par exemple lors de mes interviews, je demande à la personne de se présenter et plusieurs m’ont répondu qu’il ne pouvait pas répondre à cette question par contre il pouvait me parler de leur historique, le premier qui m’a dit ça, c’était François Lorin à Zinal, mais quelques mois auparavant, il y avait eu la réponse spontanée de Philippe Djoharikian, directeur de l’école dans laquelle j’ai été formée en tant que professeure de yoga, école faisant partie de la FIDHY qui m’avait répondu : « je suis Shiva ! », j’avais rigolé, j’avais arrêté la caméra et je lui avais dit : “Mais tu peux pas te présenter comme ça?”, Il m’avait dit: “Ah bon? Mais comment puis-je me présenter autrement?”, ce à quoi, je lui avais répondu une réponse complètement digne de l’illusion totale de Prakriti. Il avait bien voulu jouer à ce jeu de l’illusion que nous jouons tous. Cette vidéo est disponible sur la chaîne youtube de la FIDHY.
On va dire que cette fois, j’ai été inspiré ! Je ressens la joie de vous avoir transmis un peu de cette expérience d’incarnation terrestre.

Hari Om,

Bhavani, 

A. Sterlay, enseignante de Yoga depuis 2015 et autrice de livres qui rendent accessible la mythologie indienne (disponibles sur commande lachouetteblanche.com)

Définitions:

Śivo’ham (शिवोऽहम्) est une formule sanskrite qui signifie littéralement : « Je suis Śiva ». Dans la tradition, Śiva ne désigne pas ici une divinité personnelle, mais la conscience pure, immuable, témoin silencieux de tout ce qui apparaît et disparaît. Répéter Śivo’ham est une manière de se rappeler que, derrière les pensées, les émotions et les mouvements de la nature (prakṛti), notre essence est libre, éternelle, paisible.

Kārikā : Kārikā signifie littéralement « strophe » ou « vers explicatif » en sanskrit. Le Sāṃkhya Kārikā, composé par Īśvarakṛṣṇa (IVe siècle), est le texte fondateur de l’école du Sāṃkhya. Il présente en 72 stances les grands principes de cette philosophie, notamment la distinction entre puruṣa (la conscience pure) et prakṛti (la nature manifestée).
Sāṃkhya Kārikā 3
Sanskrit (devanāgarī) :
मूलप्रकृतिरविकृतिर्महदाद्याः प्रकृतिविकृतयः सप्त ।
षोडशकस्तु विकारः शेषः पुरुषो न विकृतिर्न प्रकृतिः ॥३॥
Translittération (IAST) :
mūlaprakṛtir avikṛtir mahad-ādyāḥ prakṛtivikṛtayaḥ sapta
ṣoḍaśakas tu vikāraḥ śeṣaḥ puruṣo na vikṛtir na prakṛtiḥ
Traduction française :
« La racine primordiale (mūlaprakṛti) est non modifiée.De celle-ci procèdent sept principes à la fois causes et effets (dont le mahat et l’ahaṃkāra).Seize autres sont seulement des effets.Quant au puruṣa, il n’est ni effet ni cause. »
Sāṃkhya Kārikā 11
Sanskrit (devanāgarī) :
दृष्टा मया नान्यपुरुषस्तत्त्वभिनिवेशितः संयोगः ।
तस्य सति संयोगेऽपवर्गः पुरुषस्य दार्शनात् ॥११॥
Translittération (IAST) :
dṛṣṭā mayā nānyapuruṣas tattvabhiniveśitaḥ saṃyogaḥ
tasya sati saṃyoge ’pavargaḥ puruṣasya dārśanāt
Traduction française :
« La nature (prakṛti) est vue par le puruṣa, et non par un autre. C’est par l’union des deux que se produit l’attachement aux réalités. Mais lorsque ce lien subsiste tout en étant vu pour ce qu’il est, alors advient la libération du puruṣa, grâce à la vision véritable. »

IAST : International Alphabet of Sanskrit Transliteration. C’est le système international standard de translittération notamment du sanskrit. Il utilise l’alphabet latin enrichi de signes diacritiques (par exemple : ṛ, ṅ, ā, ī, ś, ṣ) pour représenter exactement les sons du sanskrit écrit en devanāgarī.
Exemple :
शिवार्हम् → IAST : Śivāham


Yoga Sūtra : recueil d’aphorismes attribués à Patañjali (IIe s. av. J.-C. – Ve s. apr. J.-C.), qui expose la philosophie et la pratique du yoga en 195 courts versets.
Yoga Sūtra II.7–8
Sanskrit (devanāgarī) :
७. सुखानुशयी रागः ॥
८. दुःखानुशयी द्वेषः ॥
Translittération (IAST) :
2.7 sukhānuśayī rāgaḥ
2.8 duḥkhānuśayī dveṣaḥ
Traduction française : 
2.7 « L’attachement (rāga) est ce qui s’enracine dans l’expérience du plaisir. »
2.8 « L’aversion (dveṣa) est ce qui s’enracine dans l’expérience de la souffrance. »
Yoga Sūtra II.33
Sanskrit (devanāgarī) : 
३३. वितर्कबाधने प्रतिपक्षभावनम् ॥
Translittération (IAST) : 
2.33 vitarka-bādhane pratipakṣa-bhāvanam
Traduction française : « Lorsque l’esprit est troublé par des pensées négatives (vitarka), il faut cultiver des pensées contraires (pratipakṣa-bhāvana). »

Bhagavad-Gītā : Texte sacré de l’hindouisme faisant partie du Mahābhārata, présenté sous forme d’un dialogue entre Krishna et Arjuna. Il expose la voie de la connaissance, de l’action et de la dévotion, et aborde la nature de l’âme, du devoir et de la libération. La bhagavad Gîta nous parle de la guerre intérieure que nous menons avec nous-même.
Versets cités :
BG 2.14 : « Les contacts des sens avec leurs objets donnent froid et chaud, plaisir et douleur. Ils vont et viennent, impermanents. Supporte-les avec patience. »

BG 3.27 : « Tous les actes sont accomplis par les guṇa de la nature (prakṛti). Trompé par l’ego, celui qui a l’esprit égaré croit : “Je suis l’acteur.” »

Arnaud Desjardins (1925–2011) : pionnier de la rencontre entre l’Orient et l’Occident, il a fait connaître en France les grands maîtres spirituels de l’Inde, du Tibet et du soufisme, à travers ses films et ses livres. Disciple de Swami Prajnanpad, il a fondé l’ashram de Hauteville, lieu de pratique et d’enseignement spirituel.

André Lemoine est de mes amis , disciple d’Arnaud Desjardins, c’est entre autre un thérapeute qui a écrit « Le vrai prix du bonheur » ( http://www.andre-lemoine.com/)

Jacques Castermane: enseignant zen reconnu, Jacques Castermane est le disciple de Karlfried Graf Dürckheim.

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